Protéger notre patrimoine

L’incendie de l’église Sacré-Cœur a provoqué un vaste sentiment de tristesse dans la paroisse de Grande-Entrée, dans l’archipel et ailleurs au Québec. Notre impuissance à intervenir face à l’intensité destructrice du brasier et l’image de désolation qui en résulte accentuent la sensation de perte, de vide, alors que disparait en fumée un de nos rares monuments historiques, construit en bois d’épave en 1899.

Si cet autre incendie survenu à Grande-Entrée marquera l’histoire de la communauté, l’évènement impose par ailleurs une réflexion sur la protection de notre patrimoine bâti, l’avenir de notre patrimoine religieux, la couverture de risque et le respect des normes de sécurité en matière d’incendie dans les bâtiments publics.

Le sinistre impose une sorte de deuil aux paroissiens de Grande-Entrée, toutes les générations confondues, eux qui ont le plus souvent vécu dans cette église les moments les plus significatifs et émouvants de leur vie personnelle et collective; baptêmes, mariages, funérailles, fêtes religieuses et communautaires. Lieu d’ancrage et de cohésion sociale important malgré la baisse de la pratique religieuse, on voudra à coup sur doter le village d’un nouveau lieu de culte, voire reconstruire la jolie petite église à l’égal de ce qu’elle était. Il faudra par ailleurs doter le village d’un nouveau salon funéraire, lequel avait été aménagé dans la sacristie il y a plus de vingt ans.

Une fois les émotions passées, les paroissiens, les gestionnaires de la fabrique et les autorités du diocèse auront une profonde réflexion à faire sur le ou les scénarios à privilégier, leurs coûts immédiats et à venir. La plupart des paroisses des îles croulent déjà sous le poids des frais d’entretien et de rénovation d’églises. La réflexion est déjà amorcée sur la fusion éventuelle de certaines paroisses alors que les prêtres surmenés et sans relève ne suffisent plus à la tâche. En parallèle, l’école est à moitié vide et la salle municipale en état de décrépitude avancée. Des discussions avec les autorités municipales et scolaires sont à entrevoir.

Mentionnons au passage la perte vraisemblable de précieuses archives paroissiales et de multiples objets de valeur associés au culte religieux. Or, quand on pense aux difficultés qu’a connu le Centre d’archives régionales des Iles et l’intérêt communautaire mitigé quant à son soutien et à son avenir, on peut légitimement se demander si le patrimoine n’a réellement de valeur à nos yeux que lorsqu’il disparaît…

L’église Sacré-Cœur n’était pas la seule à avoir été reconnue parmi les monuments du patrimoine bâti par la municipalité des îles en 2006. On y dénombre deux presbytères et quatre églises, de rares immeubles privés et les phares. Or, une citation par la municipalité, bien que soulignant le caractère irremplaçable de ces monuments, ne constitue qu’une reconnaissance symbolique, sans les moyens d’entretien et de conservation nécessaires. L’église Saint-Pierre de Lavernière, pourtant classée au patrimoine culturel québécois, n’obtient guère plus.

La bonne conservation de ces immeubles patrimoniaux dépend donc essentiellement de la volonté, de la ténacité et des moyens financiers de leurs propriétaires. Pour les fabriques, on l’a dit, le défi est considérable. Quant aux immeubles privés, Fumoir d’antan, Vieux-Couvent et l’école St-Joseph (La Méduse), la rentabilité commerciale et la foi de leurs propriétaires sont garants de tout. Pour ce qui est des phares, on sait ce que le fédéral en pense…

Aux défis financiers liés à l’entretien et à la conservation des monuments de notre patrimoine bâti s’ajoute aujourd’hui de façon bien tragique, celui de la prévention et de la capacité d’intervention en cas de sinistre. Combien de ces immeubles répondent aux meilleures normes en matière de protection incendie? Combien sont dotés de gicleurs, par exemple? En ce qui à trait aux immeubles religieux, sauf erreur, seule l’église de Lavernière pourrait être bientôt dotée de gicleurs si la campagne actuelle de souscription s’avère une réussite. Il y a là matière à réflexion. D’autant que la problématique ne se limite pas aux immeubles patrimoniaux mais touche aussi les infrastructures publiques municipales, entre autres. Un argument-clé des tenants de la rénovation à «faible coût» des arénas consiste à dire que la mise aux normes, dont l’installation de gicleurs, n’est pas nécessaire… Et on ne parle plus ici uniquement de patrimoine bâti, mais de la sécurité de nos jeunes.

Mais revenons à l’incendie de cette triste semaine. Une telle catastrophe aurait-elle pu être évitée avec un meilleur entretien des systèmes de chauffage et d’électricité? Combien d’incendies majeurs d’origine électrique ou mécanique dénombre-t-on aux Îles ces dernières années? Faut-il resserrer les normes et multiplier les inspections? Qui essuierait la facture?

Quant à l’intervention des pompiers, on dira bien-sur que les vents et l’intensité du brasier n’ont donné aucune chance aux sapeurs. Or, la presque totalité de la brigade volontaire se trouvait en mer, à la pêche au homard, nécessitant l’intervention des pompiers de la caserne de Cap-aux-Meules, à 60 km. On ne peut évidemment pas blâmer les valeureux pêcheurs mais une telle situation ne demeure pas moins la norme deux mois par année. Sans compter que le réseau d’aqueduc ne rejoint pas encore le secteur centre de Grande-Entrée. Deux millions $ d’investissements municipaux dont l’achat d’un nouvel autopompe pour la caserne de l’Est ont-il amélioré sensiblement les choses dans l’archipel et, surtout, dans les extrémités?

Si les vents avaient été absents, et le feu découvert plus tôt, le résultat serait-il différent? Notre seul réconfort consiste à dire que l’incendie n’a pas fait de victime. Et si un autre incendie survenait encore, que ce soit un immeuble patrimonial, institutionnel une résidence privée ou un multi-logements, quelle est notre réelle capacité d’agir?

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