Le Premier ministre qui n’aimait pas le Canada

Le Canada de Stephen Harper n’est plus l’ombre du pays qu’il était. Ce premier ministre qui n’aimait pas le Canada s’est employé depuis huit ans à le transformer en profondeur, parfois de front, le plus souvent de façon pernicieuse et mesquine. La mort à petit feu du diffuseur public Radio-Canada, annoncée quelques jours avant la Fête du Canada, en est une autre illustration. Comme dans bien d’autres projets «réformistes» du gouvernement conservateur, ce sont des régions comme la nôtre qui subiront les plus importants contrecoups de la stratégie de la terre brulée pratiquée par M. Harper et ses sbires.

Non, M. Harper n’aimait pas le pays qui l’a élu premier ministre. Il n’aimait pas le système parlementaire britannique qui donne aux députés du Parlement le rôle d’étudier les projets de lois déposés par le gouvernement. C’est pourquoi il propose des projets de loi mammouth qui leur rend la tâche impossible et réduit à la futilité le travail des comités parlementaires dont il ignore systématiquement les recommandations. Il n’aimait pas davantage la Chambre haute, le Sénat, et voulait l’abolir, non sans avoir au préalable l’avoir transformé en un organe partisan et servile.

Le premier ministre n’aimait pas la Cour Suprême, qui incarne le pouvoir judiciaire. Il ne l’aime pas davantage aujourd’hui, après les décisions défavorables envers le gouvernement qu’elle a rendues sur la nomination des juges et l’abolition du sénat justement.

M. Harper n’aimait pas le processus électoral et le rôle du directeur général des élections. Il n’aimait pas le vérificateur général ni le directeur parlementaire du budget qui osent s’intéresser à la gestion des fonds publics par le gouvernement.

Il n’aimait pas les conférences des premiers ministres, ni l’organisation des Nations Unies, ni la réputation enviable des forces canadiennes de maintien de la paix. Il n’aimait pas l’aide humanitaire pratiquée par l’ACDI, trop peu rentable pour le Canada.

Même le rouge drapeau du Canada, Harper ne l’aime pas beaucoup, l’ayant parfois fait remplacer sur les chèques de subventions gouvernementales par le logo du parti conservateur…

Le premier ministre n’aimait pas le registre des armes à feu, ni le trop généreux programme de l’assurance-emploi, ni le régime du pêcheur propriétaire, ni les lois environnementales trop restrictives, ni le soutien aux organismes culturels, ni le principe de réhabilitation au cœur du système judiciaire, ni l’expertise scientifique des ministères, ni le bilinguisme institutionnel, alouette! Je te plumerai, se répète-t-il sans doute comme un mantra depuis son accession au pouvoir.

En fait, depuis 2006, le premier ministre s’attaque à tout ce qui peut de près ou de loin le contraindre dans l’exercice du pouvoir, son pouvoir de premier ministre. Le système parlementaire de tradition britannique prévoit pourtant la séparation des pouvoirs : l’exécutif, assumé par le gouvernement, le pouvoir législatif, celui des représentants élus par le peuple d’étudier et d’adopter les lois, et le pouvoir judiciaire dévolu aux tribunaux.

Ce qui est remarquable et inquiétant dans l’approche du gouvernement Harper ce n’est donc pas tant l’agenda conservateur qu’il impose mais la façon dont il exerce le pouvoir au mépris des institutions canadiennes et de la diversité du pays. Les principales institutions canadiennes ont tour à tour été la cible du gouvernement Harper. Dans les pays totalitaires, le dictateur réécrit aussi la constitution. Nous n’en sommes pas là, fort heureusement.

Ce qui est également caractéristique des pays où la démocratie est bafouée, et dont le spectre se profile sur la terre de nos aïeux, c’est la propagande et le contrôle des médias. En guise de propagande, le gouvernement Harper réussit d’ailleurs passablement bien. Un exemple parmi mille, la publication récente par un comité parlementaire d’une «étude» sur les bienfaits de l’industrie pétrolière canadienne sur l’environnement. C’est comme si le ministère de la santé vantait les mérites de la maladie comme un excellent moyen d’améliorer la santé publique. Un commentateur politique renommé a d’ailleurs réagit à la blague en prévoyant que le prochain rapport gouvernemental affirmerait que la Terre est plate…

Cela nous amène au nouveau plan stratégique de la Société Radio-Canada. La presse, disait-on à l’époque, est le quatrième pouvoir au sein de nos démocraties, un pouvoir de surveillance, d’enquête, de critique et d’information objective sur la façon dont le gouvernement, le Parlement et les tribunaux exercent leurs pouvoirs. Or, Radio-Canada/CBC incarne ce quatrième pouvoir d’un océan à l’autre et Stephen Harper abhorre particulièrement le pouvoir des médias.

Ce n’est donc pas étonnant que le premier ministre ait nommé les amis du parti à la tête de la Société d’état pour mieux lui faire adopter un plan de compressions sans précédent. Un deuxième en moins de trois mois. L’effectif sera amputé de 25%, la production d’émissions réduite significativement, de même que les espaces de production. Sous prétexte d’un virage numérique nécessaire, les dirigeants de Radio-Canada sabordent le diffuseur public dont la mission demeure pourtant de «reflèter la globalité canadienne et rendre compte de la diversité régionale du pays…»

L’information sera épargnée, assure-t-on, mais elle prendra plutôt la forme de manchettes disponibles en temps réel, sur diverses plateformes. Qu’en sera-t-il de l’analyse de l’actualité, des affaires publiques et des enquêtes qui ont notamment mis au jour des malversations que la Commission Charbonneau n’a fait que valider?

Il y a aussi fort à parier que les effectifs déjà limités des salles de presse régionales souffriront davantage. Avec l’étouffement financier de la société d’état viendront aussi la marginalisation croissante des communautés francophones minoritaires et des régions et la réduction de la couverture journalistique sur le terrain. Déjà, la télévision ne vient plus aux Îles que pour couvrir les crises ou en capter les images bucoliques et il n’y a plus guère de reportages à la radio de Radio-Canada Matane.

Si le diffuseur public n’a plus les moyens de faire connaître nos réalités et de faire entendre nos voix, comment peut-on souhaiter qu’un jour les politiques publiques reflètent nos aspirations et nos spécificités. Nul doute que le Premier ministre n’aime trop entendre parler de ces réalités.

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