Port de Cap-aux-Meules: La bataille continue

Vingt ans après l’adoption de la Politique maritime nationale, les Madelinots ont repris cette semaine la bataille contre la cession des installations portuaires fédérales de Cap-aux-Meules. Si l’enjeu social et économique est crucial pour l’archipel, c’est encore une fois sur le terrain politique que la partie se joue.
La déclaration symbolique que la municipalité a invité les utilisateurs du port et autres acteurs socio-économiques du milieu à signer a pour objectif de convaincre le gouvernement fédéral de retirer le port de Cap-aux-Meules de la liste des ports excédentaires. Campagne électorale oblige, elle vise surtout à obtenir des engagements formels de la part des partis politiques à l’effet de soustraire la porte d’entrée de l’archipel au processus de transfert que le fédéral a relancé en avril dernier.
Un lien vital, une responsabilité fédérale
Nul besoin de s’étendre sur l’importance capitale que revêt le port de Cap-aux-Meules pour la communauté madelinienne. Il est la bretelle d’autoroute des Madelinots vers le continent, la porte d’entrée principale de l’industrie touristique, le seul point de ravitaillement en produits pétroliers, le port d’attache des pêcheurs hauturiers et semi-hauturiers, bref, le port de Cap-aux-Meules constitue la plaque tournante de tous les échanges commerciaux et socio-économiques de l’archipel.
Pour le gouvernement fédéral, il s’agit d’un actif déficitaire, une infrastructure régionale dans laquelle il a investi plus de 20 millions de dollars depuis une quinzaine d’années en frais de réfection, de modernisation et de dragage, sans compter le déficit annuel des opérations qui dépassait déjà les 300,000$ au tournant des années 2000. Or, si le gouvernement fédéral estime ne pas avoir les moyens d’entretenir de pareilles installations, comment penser que des intérêts locaux puissent y arriver ? Le gouvernement y voit une dépense alors qu’il faut y voir un investissement dans un secteur d’activité où l’entreprise privée et les instances locales n’ont pas la capacité de prendre le relais. C’est une simple question de volume d’affaires et de masse critique de clientèle à desservir. L’argument fallacieux des élus fédéraux qui consiste à dire que les instances locales sont les mieux placées pour faire les meilleurs choix et assurer la rentabilité des installations n’est qu’un écran de fumée pour masquer le retrait fédéral de ses champs de compétences, pour se soustraire à ses responsabilités afin de faire des économies sur le dos des régions moins bien nanties.
Cela nous ramène donc invariablement à la vision du rôle du gouvernement fédéral quant au développement socioéconomique de toutes les régions du pays ainsi qu’à la définition de la mission du gouvernement en matière de redistribution de la richesse dans les communautés d’un océan à l’autre. Si la plus longue campagne électorale de l’histoire pouvait au moins permettre aux différentes formations politiques de clarifier cela, la vie démocratique y gagnerait.
Politique maritime nationale
Il ne faut pas oublier que les décisions du gouvernement conservateur sortant s’inscrivent dans un continuum issu de la Politique maritime nationale adoptée en 1995 sous le gouvernement libéral de Jean Chrétien. Afin de résorber son déficit, le premier ministre de l’époque et son ministre des Finances, Paul Martin, ont non seulement sabré dans les transferts en santé aux provinces et coupé dans l’assurance-chômage, mais ils ont également entrepris la cession de plus 500 installations portuaires, générant des économies de 470 millions $.
Classé en tant que port régional voué au dessaisissement en 1995, le port de Cap-aux-Meules a finalement été épargné au terme d’une bataille politique menée par les élus de la MRC de l’époque sur une période de cinq années. Une décision politique, annoncée par le ministre libéral Alfonso Gagliano en 2000, identifiait alors la porte d’entrée des Îles comme un port éloigné que le fédéral continuerait de gérer, d’entretenir et d’améliorer. D’où les investissements majeurs en matière de sûreté, de sécurité et d’efficience depuis 15 ans. Des efforts financiers que seul le gouvernement fédéral était en mesure de consentir et qui assurent un niveau de service optimal pour la communauté insulaire.
Or, au terme d’une évaluation de la Politique maritime nationale, il y a deux ans, le gouvernement de Stephen Harper a choisi de pousser plus loin le processus de transfert en y incluant les ports éloignés. Pendant ce temps, il garde la mainmise sur les grands et lucratifs ports commerciaux du pays, dont Sept-Iles, Saguenay et Montréal, notamment, ignorant d’ailleurs les demandes du maire Coderre qui souhaiterait lui, se porter acquéreur du port de Montréal. Pour les autres, la machine gouvernementale est en marche depuis juin dernier et seul un changement de direction politique majeur permettra d’éviter le retrait du gouvernement fédéral.
Parties intéressées ?
Dans son processus de dessaisissement, Transport Canada fait appel aux gouvernements provinciaux, aux municipalités, puis au secteur privé. S’il est impensable que la municipalité se lance dans une telle galère, il n’est pas impensable qu’un privé lève la main. La solidarité des utilisateurs et des organisations du milieu socioéconomique est donc fondamentale afin d’éviter que le fédéral trouve une oreille attentive à sa proposition. Il faudra aussi mobiliser la population qui, ultimement, paierait lourdement les frais d’une cession du port. Après avoir laissé les phares à l’abandon pour mieux justifier son retrait, il serait pour le moins odieux que le fédéral cesse d’entretenir le port de Cap-aux-Meules avec les risques que cela pourrait comporter en matière de sécurité, notamment. À moins d’un coup de barre d’un nouveau gouvernement, ce sera une autre guerre d’usure.
Dans cette bataille rangée, l’intervention récente du ministre régional, Jean D’Amour, disant ne pas fermer la porte à une acquisition du port de Cap-aux-Meules par Québec apparait pour le moins inopinée. Plutôt que de se ranger résolument derrière la communauté locale, le ministre vient ainsi brouiller les cartes en ouvrant au fédéral une voie d’évitement. Alors que son gouvernement cherche à réduire la taille de l’État au prix de coupes sans précédent dans l’éducation, la santé et le développement régional, la voix du ministre est discordante.Capture d'écran 2015-09-11 09.21.24

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