Érosion: Penser à long terme

Le dossier de l’érosion des berges est de retour à l’avant plan des préoccupations territoriales avec l’adoption prochaine de nouvelles normes de construction en bord de mer et la publication d’une étude économique par le consortium Ouranos. Ensemble, ces deux initiatives abordent les trois enjeux-clés de la problématique de l’érosion issue des changements climatiques, à savoir la prévention, la protection et l’adaptation. Elles reposent surtout sur la nécessité d’une approche à long terme pour s’ajuster aux bouleversements qui ébranlent nos certitudes.

Le recul des côtes, le phénomène de submersion, la montée du niveau de la mer sont largement documentés depuis une dizaine d’années. Même si les années se suivent et ne se ressemblent pas toujours en matière d’érosion, les études menées dans l’archipel par Ouranos depuis 2006 et les mesures annuelles effectuées par les équipes de l’Université du Québec à Rimouski ne laissent place à aucune interprétation: les Îles perdent du terrain.

Cadre normatif

C’est donc un peu pour protéger les citoyens contre eux-mêmes que le gouvernement du Québec a décidé d’imposer à la municipalité l’adoption d’un cadre normatif définissant les marges de recul minimales nécessaire pour permettre la construction en bord de mer. C’est aussi pour se protéger lui-même car le déplacement de résidences menacées par l’érosion risque de coûter de plus en plus cher à la Sécurité civile du Québec. La municipalité des Îles avait déjà agit en ce sens il y a quelques années en adoptant une norme uniforme de 30 mètres sur le pourtour des Îles. Cela pouvait s’avérer insuffisant ou parfois même trop prudent d’un secteur à l’autre. L’avantage du cadre normatif, qui devrait entrer en vigueur à l’automne, c’est qu’il repose sur des données de terrain fiables, calculées à partir de centaines de balises dispersées sur le pourtour de l’archipel. Le cadre normatif définira donc des marges de recul à géométrie variable, selon la réalité du terrain. Cette mesure préventive devrait permettre d’éviter la multiplication de nouveaux cas problème.

Analyse coûts-avantage

Entre-temps, la problématique demeure bien réelle et les perspectives parfois inquiétantes dans certains secteurs de l’archipel. Sur la base du plan directeur de la municipalité de 2011, le consortium Ouranos a réalisé une analyse économique ciblant les 8 secteurs jugés les plus à risque. L’analyse coûts-avantage démontre que ne rien faire face au phénomène de l’érosion et de la submersion entraînerait des pertes économiques de 80 à 100 millions de dollars pour l’archipel sur les cinquante prochaines années. Or, en ciblant un certain nombre d’interventions, plus de la moitié de ces pertes pourraient être évitées.

Cette analyse ne couvre certes pas tous les secteurs aux prises avec l’érosion. On n’a qu’à penser au site de l’ancien dépotoir de Fatima qui risque à chaque hiver de se déverser dans la mer. Il y a aussi les sommes récurrentes que le ministère des Transports du Québec devra continuer d’investir dans la protection de multiples segments de la Route 199. L’analyse conclue notamment qu’il ne serait pas rentable d’investir sur la pointe de Grande-Entrée et dans la protection du chemin Gros-Cap. Cela ne signifie pas pour autant que des travaux de protection, de réparation ou de relocalisation ne seront pas nécessaire d’ici 50 ans.

Cela dit, le rapport d’Ouranos constitue néanmoins un précieux outil d’aide à la décision pour les élus municipaux afin d’élaborer et de mettre de l’avant un plan d’intervention pluriannuel d’intervention dont le financement sera, comme toujours, le point le plus délicat et le plus litigieux. La discussion sur la nature exacte des interventions pourra encore se poursuivre afin d’inclure des éléments du savoir local, mais le financement des projets demeurera toujours le nerf de la guerre.

Qui va payer?

Dans l’état actuel des choses, la municipalité peine à protéger ses propres actifs contre l’érosion, alors que les routes et le renouvellement des infrastructures publiques commandent de lourds investissements. Il n’existe par ailleurs aucun programme de financement gouvernemental conçu pour ce genre de travaux publics. Il faut espérer que le rapport d’Ouranos, financé par les gouvernements fédéral et provincial, incite ces derniers à mettre en place un programme sur mesure pour les travaux d’adaptation aux changements climatiques. Le cas échéant, la formule de partage des coûts devra permettre à la municipalité des Îles de monter une programmation dont elle aura les moyens. On peut difficilement imaginer qu’un financement en-deçà de 95% permette de multiplier les interventions. Même financé à 95%, un ouvrage type de 20 millions de dollars nécessitera tout de même l’emprunt d’un million de dollars aux frais des contribuables.

Il sera par ailleurs délicat de juger de l’intérêt public de travaux de protection ou d’adaptation qui consisteraient à protéger des propriétés privées. Jusqu’ici, ni la municipalité, ni les gouvernements n’ont dépensé de fonds publics pour la protection de propriétés privées. Le fait que l’économie régionale dépende en partie de ces secteurs force la mise en place d’une nouvelle approche. Ce serait le cas dans la plupart des secteurs identifiés dans le rapport, que ce soit à la Grave, à Gros-Cap et à Cap-aux-Meules. Outre le partage entre les différents paliers de gouvernement, la municipalité devra donc se pencher sur le partage des dépenses de protection des infrastructures privées dont l’incidence économique collective est avérée.

Les discussions sur l’établissement d’un programme de financement des interventions, le partage des coûts, l’élaboration et la priorisation des projets et le choix des techniques à privilégier devront être menées de front et sans délai. Les coûts de la non-intervention ne se calculent pas que sur une période de 50 ans. Le décompte est déjà commencé.Route

Laisser un commentaire