Santé : Il était une fois dans l’Est

 

Confrontés à une réduction de leurs services de santé et à une augmentation du délai d’intervention pré-hospitalière en cas d’urgence, les citoyens de Grosse-Île et Grande-Entrée ont raison d’être inquiets depuis lundi. Présentées comme une autre réorganisation de services, ces mesures représentent un recul majeur dans la prestation des soins de santé dans l’Est, pour une poignée de dollars.

La situation illustre à la fois les effets bien concrets du régime de compressions budgétaires imposé au système de santé depuis 3 ans, mais également les ratés du brassage de structures de la réforme Barrette.

Réduction de services

Tout découle de la décision du CISSS des Îles d’abolir un poste d’infirmière au dispensaire de l’Est et de ne plus assurer la présence d’une infirmière de garde en tout temps. Aux prises avec un déficit important et récurrent, les gestionnaires du réseau de la santé de l’archipel affirment que le statu quo n’est plus tenable et ils ne reculent devant aucune mesure d’économie pour prouver au ministre que tous les efforts sont déployés pour équilibrer leur budget.

Ce faisant, le CISSS met toutefois un terme à l’entente qui le liait à la direction des soins préhospitaliers d’urgence, assumée par le CISSS de la Gaspésie, et qui permettait, en tout temps, l’intervention rapide d’une infirmière de garde pour administrer les soins paramédicaux d’urgence en attente de l’ambulance. La décision est lourde de conséquences. Car malgré toute la bonne volonté des premiers répondants de Grosse-Île, leurs soins ne peuvent se comparer à ceux prodigués par des infirmières dont la formation spécifique les autorise à intervenir de la même façon que les ambulanciers-paramédics. En clair, la santé et la sécurité des résidents de l’Est des Îles est désormais plus à risque, leur vie davantage menacée en cas d’urgence.

C’est pas moi, c’est l’autre

On imagine bien que sur le plan strictement administratif, en période d’austérité, la réduction des services courants et des soins à domicile dans le secteur Est des Îles se défend bien pour les gestionnaires du CISSS. Après tout, les services ont été considérablement réduits ces dernières années sur l’Île de Havre-Aubert et personne ne semble plus rouspéter. La prestation de services sera maintenue sur les heures normales de bureau et, au besoin, l’infirmière de garde à Cap-aux-Meules sera déployée dans l’Est en-dehors des heures d’ouverture. Si le passé est garant de l’avenir, la population finira bien par se résigner…

La fin de l’entente sur la formation spécialisée des infirmières et leur intervention en soins préhospitaliers d’urgence (SPU) est cependant d’un tout autre ordre. Le CISSS a beau dire que les services ambulanciers ne relèvent pas de lui, il est tout de même incongru que l’entente conclue entre la défunte Agence de la santé et des services sociaux et le CSSS des Îles il a 5 ans paraisse aujourd’hui impossible à renouveler entre deux CISSS autonomes issu de la réforme Barrette.

Un élément indispensable

On se souviendra que sous la pression de la Municipalité des Îles, en 2012, l’Agence de la Santé avait bonifié les services préhospitaliers d’urgence dans l’archipel, injectant un demi-million de dollars supplémentaires pour le positionnement d’une ambulance en service 24 heures par jour. Plutôt que de stationner l’ambulance à Havre-aux-Maisons pour réduire le temps d’intervention dans l’Est, l’Agence avait jugé qu’il valait mieux se fier aux infirmières. La présence en continu de personnel dûment formé au dispensaire de Old Harry pour assurer les soins paramédicaux était décrite à l’époque par le PDG de l’Agence comme «un élément indispensable pour sécuriser et pour augmenter l’efficacité de la chaîne préhospitalière dans le secteur Est des Îles». Un monitoring des déplacements ambulanciers devait être réalisé aux 6 mois pour s’assurer que les temps-réponse diminuent de façon significative.

L’improvisation avec laquelle la décision de créer un CISSS autonome dans l’archipel a été rendue peut expliquer en partie le fait que les gestionnaires de la santé locaux et de la Gaspésie se renvoient présentement la balle dans le dossier. Or, il est proprement inadmissible que cette mesure soit dans les cartons du CISSS des Îles depuis un an, et qu’elle devienne effective, sans qu’une solution adéquate ait été trouvée.

Pressions politiques

Il était assez ironique d’entendre le député Germain Chevarie dénoncer à mot couvert la décision de la Directrice générale du CISSS des Iles, alors qu’elle ne fait que réagir aux compressions budgétaires de son gouvernement. Même s’il parle de «suggestions», ses interventions médiatiques n’en constituent pas moins une pression politique sur les administrateurs publics qui s’apparente à de l’ingérence. Il n’est pas sur que M. Chevarie aurait apprécié se faire dicter ses décisions par les élus à l’époque où il était lui-même le directeur de l’hôpital.

Il faut néanmoins admettre que, sur le fond, l’idée de M. Chevarie de reporter la décision d’au moins trois mois pour trouver une autre solution devrait faire consensus.

De leur côté, quoi qu’un peu tardivement, les élus municipaux entendent interpeler à la fois le CISSS et le ministre dans le dossier. Soit ils ont été tenu dans l’ignorance de cette réorganisation, auquel cas on peut déplorer le manque de considération à leur égard, soit, comme l’a déclaré le maire, ils ont suivi le dossier depuis des mois, impuissants, auquel cas ils ont dormi au gaz en attendant la rupture de service.

Problème de gouvernance

Face à la pression politique et citoyenne montante, il sera intéressant de voir comment la DG du CISSS pourra se positionner dans le dossier sans miner son pouvoir décisionnel. Nommée directement par le ministre, un coup de téléphone pourrait fort bien infléchir ses prises de position.

Or, en intervenant ainsi, le ministre viendrait corroborer une étude publiée cette semaine par l’Institut de la gouvernance qui démontre que la réforme Barrette a entraîné une centralisation de pouvoirs sans précédent dans les mains du ministre alors qu’elle se voulait en appui à l’autonomie des régions. On y lit d’ailleurs que les CISSS sont dotés de «conseil d’administration bidons», alors que le ministre est le seul à qui les directions doivent en réalité rendre des comptes.

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