État des routes : une priorité ?

Les nids de poules sont au printemps ce que sont les maringouins à l’été : un phénomène qui irrite un peu, beaucoup ou passionnément, selon le secteur où l’on habite et l’ampleur de l’infestation. Mais au-delà des dommages saisonniers causés par les hivers en dents de scie et l’équipement lourd, quel bilan peut-on faire de l’état des routes dans l’archipel?

Il est savoureux de relire l’éditorial de la toute première édition du Radar, édition souvenir du 15 avril 1972 réimprimé la semaine dernière, décrivant l’état pitoyable du réseau et appelant à la mobilisation des Madelinots… On pourrait évidemment en déduire que plus ça change, plus c’est pareil. Mais ce serait trop simple.

Deux réseaux, deux mondes

À n’en point douter, le réseau routier de l’archipel est généralement en bien meilleur état qu’il y a 45 ans. Il est aussi plus sécuritaire, beaucoup plus vaste et étendu et en très grande partie pavé, ce qui n’était guère le cas à l’époque. Les ponts qui relient les Îles ont été reconstruits selon les plus hauts standards, les courbes les plus dangereuses ont été corrigées, les fossés mieux drainés, les accotements élargis et asphaltés.

Ce qui frappe davantage, aujourd’hui, c’est l’écart grandissant entre l’état des routes sous la responsabilité du ministère de Transports (MTQ) et celles de juridiction municipale. Nous avons aux Îles deux réseaux et deux mondes complètement différents. En effet, la qualité générale de la route 199 et de certains tronçons comme les chemins de l’Étang-du-Nord /les Caps/ Grand-Ruisseau, et Bassin (jusqu’à Millerand) n’a aucune commune mesure avec les autres chemins municipaux, en piètre état.

Grands chantiers municipaux

La municipalité des îles a en effet produit, en 2014, un état de situation de son réseau routier qui compte 125 km de routes asphaltées et 75 km de chemins en gravier. L’évaluation des sommes à consentir à la réfection des routes oscille entre 7 et 20 millions de dollars. Le maire avait annoncé à l’époque qu’il solliciterait l’aide du gouvernement et, dans un optimisme candide qui le caractérise parfois, prévoyait de grands chantiers pour l’année 2015.

Ce n’est évidemment pas ce qui s’est produit. Le ministre Robert Poéti a référé la municipalité à ses programmes normés, et le dossier a semblé cédé le pas aux autres priorités municipales : réfection de la mairie, complexe multisports deux glaces, garages municipaux, eaux usées, etc.

Même en empruntant jusqu’à 1,4 million $ par année, remboursable sur 10 ans, la municipalité aura bien du mal à retaper le réseau dont le pavage n’a une durée que de vie de 5 à 12 ans. Pour changer les choses, il faut en faire la grande priorité, la seule devant le gouvernement, et ne jamais lâcher le morceau.

Un cadeau empoisonné

La situation actuelle découle de la réforme du ministre libéral Claude Ryan, en 1991, qui a délesté le gouvernement de 32 000 km de routes pour les transférer aux municipalités. Il s’agit probablement de l’exemple le plus éloquent d’un pelletage de responsabilités d’un gouvernement vers un palier décisionnel inférieur, sans lui accorder les ressources pour s’en occuper.

Aux Îles, cette décision a eu pour effet de réduire de moitié l‘étendue des routes sous juridiction provinciale, ajoutant près de 100 km de réseau à des petites municipalités sans moyens. Récipiendaire de ce cadeau empoisonné, les anciennes municipalités locales sans le sou ont délaissé l’entretien préventif des routes en y investissant peu ou pas. C’est ainsi que la nouvelle municipalité des Îles s’est retrouvée en 2002 avec 200 kilomètres de routes dans un état lamentable. Tout au plus, Québec verse-t-il entre 50 000 $ et 100,000 $ par année pour aider à l’entretien des routes municipales des Îles. Une somme jamais indexée et plutôt risible quand on sait qu’il en coute au moins 250 000$ pour paver un kilomètre de route.

Budgets amputés de moitié

Le délestage des routes provinciales sur le dos des municipalités aura néanmoins permis au ministère des Transports du Québec de remettre son réseau à niveau sur l’ensemble de l’archipel. Tronçon par tronçon, il faut reconnaître que de grands travaux de réfection de structures et de conservation de la chaussée ont été réalisés sur la presque totalité des routes provinciales depuis 25 ans, de Havre-Aubert à Grande-Entrée, en passant par le chemin Grand-Ruisseau et le pont de Havre-aux-Maisons. À telle enseigne que le MTQ peut aujourd’hui s’enorgueillir du fait que le bon état des routes provinciales de l’archipel dépasse sensiblement la moyenne provinciale. Au surplus, les millions de dollars investis sur les chantiers routiers du MTQ ont contribué à l’économie des Îles et à la création d’emploi saisonnière.

Notons toutefois que le gouvernement Couillard a profondément modifié cette dynamique depuis son arrivée au pouvoir en 2014. En effet, Québec n’investit plus que la moitié des sommes qu’il consacrait au réseau routier de la Gaspésie et des Îles il y a 8 ans. Le montant annoncé en grande pompe chaque printemps est le même qu’en 2009, soit 112 millions $, mais il s’étale maintenant sur deux ans plutôt qu’une seule année!

Pour les Îles, c’est encore pire. En étalant le montant annoncé de 5 millions sur 2 ans, le MTQ n’investit plus en 2017 que le tiers des 7,5 millions $ débloqués en 2009. Et c’était avant la construction du pont de Havre-aux-Maisons! Inutile de mentionner que l’apport économique autrefois vanté et jugé essentiel par les élus locaux est maintenant beaucoup plus marginal. Il y a pourtant encore de grands travaux à réaliser dans les cartons du MTQ à Cap-aux-Meules.

Et il y a surtout l’état critique des routes municipales. En tout état de cause, si le gouvernement juge qu’il en a assez fait pour entretenir le réseau du MTQ dans l’archipel, pourquoi ne donne-t-il pas les 5 millions $ de manque à gagner annuels à la municipalité pour la réfection du réseau municipal? Ce serait une façon juste et appropriée pour réparer les nombreux nids de poules… et les pots cassés.Capture d'écran 2017-05-02 12.18.43

Laisser un commentaire