L’accès aux ressources halieutiques

La découverte fortuite d’un bateau-usine de Terre-Neuve à l’œuvre dans une zone sous moratoire dans le golfe Saint-Laurent à de quoi surprendre et choquer. En plus de révéler une fois de plus l’incurie du ministère des Pêches et des Océans dans son rôle primordial de conservation de la ressource, cet épisode traduit encore une fois la faiblesse des Îles et du Québec à défendre sa place dans les pêcheries du golfe Saint-Laurent.

Aperçu au début juillet dans le chenal Laurentien par le capitaine du Jean-Mathieu, Denis Éloquin, l’Ocean Breaker bénéficierait d’un permis de pêche exploratoire au sébaste de 1500 tonnes dans la zone 4T, sous moratoire depuis une vingtaine d’années. Les bateaux usines sont interdits dans nos eaux, étant largement responsables de la surpêche qui a anéanti les diverses pêcheries en Atlantique et ailleurs dans le monde.

En réaction, le ministère des Pêches et des Océans affirme qu’il s’agit plutôt d’un bateau-congélateur – allez savoir quelle est la différence! – et qu’il détenait un permis conforme à la loi sur les Pêches, probablement délivré grâce au pouvoir discrétionnaire du ministre.

Ce qui agace d’abord dans cette histoire, c’est le manque de transparence du MPO. Si ce n’était de la vigilance du capitaine Éloquin, personne n’aurait jamais rien su de ce qui se passait. Malgré toutes les questions que cela soulève, le ministère n’offre aucune justification de cette activité de pêche industrielle dans nos eaux. De son côté, la ministre Gail Shea n’a toujours pas jugé bon de commenter la nouvelle. Ne s’agit-il pas là de la responsabilité première d’un gouvernement dit responsable, soit de justifier ses décisions devant la population?

Depuis quand autorise-t-on les bateaux de plus de 100 pieds dans le golfe? Quelles sont les conditions de permis imposées à l’Ocean Breaker? S’agit-il d’un projet de recherche crédible et par qui est-il supervisé? L’état de la ressource permet-il ce type d’opération?

Sur les réseaux sociaux, la Coalition Saint-Laurent soulève l’hypothèse que le gouvernement fédéral souhaite simplement favoriser l’extinction du sébaste, dont une zone de frai se situe dans le secteur de Old Harry, afin de paver la voie à l’exploitation pétrolière. Le simple fait de poser la question serait grossier si le gouvernement Harper ne nous avait pas déjà habitués à toutes les bassesses pour arriver à ses fins…

On peut en tout cas se demander s’il ne s’agit pas d’un indice que le gouvernement conservateur concocte une nouvelle mouture du projet avorté de «modernisation» des pêches, un euphémisme utilisé il y a deux ans pour tenter d’éliminer les pêcheurs propriétaires de l’industrie au profit des grandes corporations. Comme on l’a vu dans de multiples dossiers, le gouvernement Harper ne perd jamais de vue ses objectifs, il ne fait que modifier ses stratégies.

Les pêcheurs du sud du golfe, dont les Madelinots, ont de quoi rager quand ils apprennent cette nouvelle alors qu’un moratoire complet sur la pêche à la morue leur est imposé depuis des années, malgré les signes de rétablissement qu’ils constatent en mer. Curieusement, la partie terre-neuvienne du golfe ne s’est jamais vue imposer un moratoire total.

Cela nous ramène à la question du pouvoir politique des Îles et du Québec dans le domaine des pêcheries. Durant les années qui ont suivi les moratoires dans le poisson de fond, début des années 90, les permis de crabe, de crevettes et d’autres espèces ont été distribués à qui mieux mieux dans les provinces atlantiques, à Terre-Neuve en particulier, alors que les flottilles québécoises diminuaient comme peau de chagrin.

Doit-on vraiment s’en surprendre quand on sait le peu d’importance que revêt l’industrie des pêches dans l’agenda du gouvernement du Québec. La présence inexpliquée d’un bateau-usine de Terre-Neuve dans les eaux du golfe, est-ce que ça ne mérite pas un questionnement légitime de la part du ministre des Pêcheries du Québec? Le silence de Pierre Paradis est assourdissant d’indifférence… et bien commode pour son homologue fédérale!

Pendant ce temps, l’économie des pêches aux Îles ne repose plus que sur la ressource homard, en crise depuis 2008, et sur le crabe des neiges dont une bonne partie est heureusement débarquée aux Îles par des bateaux gaspésiens ou des maritimes. S’il figure au nombre des actions économiques du projet de territoire, l’accès aux ressources halieutiques, comme la crevette par exemple, nécessitera un puissant appui politique.

Jadis créatrice de centaines d’emplois aux Îles, la pêche au sébaste (pêches indicatrices) n’apporte plus que des retombées issues des activités de capture.

En effet, la capacité de transformation du poisson de fond aux Îles est disparue depuis que le gouvernement du Québec a signé l’arrêt de mort de l’usine Norpro, en 2008. L’usine a été cédée à vil prix, les équipements de transformation démantelés et revendus à profit à des usines des provinces maritimes. Pendant ce temps, faut-il le rappeler, Québec investissait des dizaines de millions $ dans Cap-sur-Mer, un gaspillage de fonds publics que le gouvernement ou le vérificateur général devra bien expliquer un jour.

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