Le 2 décembre dernier marquait le cinquantième anniversaire de la disparition du Marie-Carole, avec cinq marins madelinots à son bord. La commémoration du drame, la semaine dernière, nous rappelle non seulement la bravoure des disparus et le désarroi des familles, mais elle ramène notre collectivité maritime et insulaire à son devoir de mémoire.
L’épais brouillard qui entoure la disparition corps et biens du chalutier au large des côtes de la Nouvelle-Écosse confère à la tragédie une aura de mystère et d’incompréhension qui a marqué les esprits. L’expérience, le courage et l’intrépidité des quatre capitaines à bord, de même que la vulnérabilité du bâtiment, qui en était à son premier voyage sur l’Atlantique, ajoutent une dimension mythique au drame survenu par une nuit d’embruns glacés où les vents de tempête gonflent la mer de vagues sans pitié, prêtes à engloutir quiconque osera les défier.
La grande distance qui nous sépare des fonds de pêche l’île de Sable, les bris de communication, les recherches tardives et la trame sociopolitique et économique de l’époque, indissociable du naufrage, élèvent la tragédie au rang des faits historiques qui forgent l’identité et la conscience collective des Madelinots.
Le passage du temps ne peut effacer la douleur des pertes humaines et le deuil inconsolable des orphelins, des familles et d’une petite communauté solidaire dans l’épreuve.
À divers degrés, les aspects humains et sociaux bien réels qui entourent le naufrage du Marie-Carole, de même que les zones d’ombre qui l’accompagnent, sont également présents dans les deux autres grandes tragédies maritimes qui ont jalonné l’histoire récente de notre archipel. Le naufrage du Nadine, survenu le 16 décembre 1990, entraîna dans la mort huit de ses dix membres d’équipage. La disparition de l’Acadien II, le 29 mars 2008, emporta quatre des six hommes de mer à son bord, des chasseurs de loups-marins.
La trame commune de ces tragédies, et de tant d’autres qui ont ponctué l’histoire des Îles-de-la-Madeleine depuis les premiers peuplements du 18e siècle, est que le métier de pêcheurs a été et demeure l’un des plus périlleux qui soit. Autant la mer nourricière a-t-elle donné abondamment à notre peuple insulaire, autant peut-elle aussi arracher cruellement à nos familles des êtres chers, au hasard des tempêtes ou des avaries propres à la pêche et à la navigation. Cette mer, jamais domptée, veille sur notre communauté autant qu’elle peut aussi la meurtrir.
Ce qui caractérise encore notre milieu insulaire, c’est que la douleur, la détresse, la souffrance et parfois même la colère des proches des victimes de ces tristes coups du mauvais sort trouvent un écho au sein de toute la population. Nous sommes d’autant plus empathiques que cela pourrait survenir dans l’une ou l’autre de nos familles. Le chagrin et la tristesse font place à la compassion, à la solidarité et à l’entraide communautaire. Le deuil se vit aussi collectivement, tout comme le retour graduel au quotidien, là où la vie et l’espoir reprennent leurs droits.
C’est ainsi que les grandes tragédies maritimes contribuent à raffermir les liens sociaux, à forger notre identité madelinienne, qu’elles s’inscrivent dans notre mémoire collective et qu’elles font finalement partie de notre Histoire.
La commémoration publique et de ces moments tragiques, mais forts de notre trajectoire commune devient, dès lors, un devoir de mémoire. Ne pourrions-nous pas consacrer une journée du calendrier annuel à cette commémoration ? Ce pourrait être notre jour du Souvenir, dédié à tous les marins et pêcheurs disparus.
Le mémorial aux marins disparus de la Place des gens de mer, à Cap-aux-Meules, a d’ailleurs été initié et conçu dans cet objectif de rendre hommage aux Madelinots qui ont péri en mer. L’œuvre d’art qui trône sur le site symbolise la traversée de notre peuple insulaire à travers vents et marées, à travers les époques. Il nous appartient d’en faire un lieu de recueillement, de rassemblement, de mémoire et de vie.
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Comme beaucoup de Madelinots, je suis trop jeune pour avoir vécu les évènements tragiques de décembre 1964. Cela ne m’a pas empêché d’en avoir toujours ressenti la blessure, comme Madelinot et comme fils de marin que nous sommes tous finalement… Puis, un jour, la veuve d’une des victimes du Marie-Carole m’a appris que mon défunt père leur avait apporté un grand réconfort, au cœur du drame, en sa qualité de représentant de l’Association des pêcheurs hauturiers. L’histoire se répète, me dit-elle. C’était en 2008, dans les semaines suivant les funérailles des quatre disparus de l’Acadien II, qu’elle avait vues à la télévision, une cérémonie au cours que laquelle j’avais prononcé, au nom de la communauté madelinienne, un message de condoléances et d’espoir qui se concluait ainsi:
« Nous sommes viscéralement un peuple de la mer, notre identité, notre histoire et notre quotidien baigne dans l’eau de mer…
Cette mer qui nous a repris des êtres chers, mais qui continuera malgré tout de nous faire vivre.»
