L’année 2017 passera sans doute à l’histoire comme la plus fructueuse à ce jour dans le domaine des pêches aux Îles-de-la-Madeleine. Comme le secteur des pêcheries est cyclique, il serait néanmoins opportun d’en profiter pour mieux préparer l’avenir.
Depuis l’effondrement de la pêche au poisson de fond, au milieu des années 1990, les pêches au homard et au crabe des neiges constituent le socle économique des pêcheries madeliniennes, représentant 90 % de la valeur totale des débarquements. Cette dépendance de l’archipel envers deux espèces dites lucratives n’a pas toujours assuré la prospérité des flottilles, des acheteurs et des travailleurs de la mer. Or, cette année, un rare alignement des planètes a non seulement favorisé des débarquements records, mais les prix du crabe et du homard atteignent des sommets inégalés.
Le crabe des neiges
Quand on parle de secteur cyclique, le cas du crabe des neiges est un exemple patent. D’abord, la ressource elle-même suit un cycle de croissance de 7 ans que les scientifiques et les pêcheurs connaissent bien. Les gestionnaires de la ressources ajustent annuellement les quotas aux estimations de la biomasse, assurant à la fois un prélèvement optimal et une marge de conservation de la ressource.
C’est ainsi que cette année, les prises admissibles de crabe des neiges dans les zones où opèrent les pêcheurs madelinots ont doublé par rapport à 2016. Il s’agissait déjà d’une excellente nouvelle. Or, la situation n’étant pas forcément la même partout, notamment en Alaska, la demande pour le crabe des neiges de la région est demeurée forte, ce qui a entraîné une hausse de sa valeur sur le marché d’au moins 30%. Quand l’offre et la demande vont de pair, difficile d’espérer mieux.
La hausse inédite des débarquements de crabe a bien sûr nécessité des ajustements importants dans la gestion de la capture et la transformation en usine. Le recours à des travailleurs étrangers par l’une des deux usines du territoire, une première peu banale dans l’archipel, constitue un indice significatif des défis que posent le vieillissement et renouvellement de la main-d’œuvre en usine. Une sérieuse réflexion sur le recrutement du personnel, les conditions de travail et l’automatisation des fonctions sera nécessaire afin d’assurer un juste équilibre entre la rentabilité des usines et les essentielles retombées économiques dans le milieu.
Le homard
De leur côté, les 325 pêcheurs de homard madelinots ne sont pas en reste et vivent, eux aussi, une saison de rêve. Avec encore une semaine de pêche à faire, le total des prises de 8,7 millions de livres surpassait déjà de 16% le niveau record des débarquements enregistré en 2015. Après un recul notable des débarquements de 25% l’an dernier, des prises élevées et constantes dès le début de la saison de pêche ont tôt fait de dissiper les doutes sur l’état de la ressource.
Mieux encore, les pêcheurs obtiennent cet année un prix record avoisinant les 7,50$ la livre. Tant et si bien qu’on peut affirmer sans se tromper que la saison actuelle sera la plus lucrative que la flottille des homardiers des Îles-de-la-Madeleine ait jamais connue.
Un taux de change avantageux pour les exportations et le développement des marchés en Asie, combinés à des niveaux de prises plus faibles qu’à l’habitude dans certaines régions de l’Atlantique, sont les principaux facteurs qui expliquent le maintien des prix du crustacé.
Il faut dire que l’industrie a traversé des moments difficiles depuis 2008, alors que la crise financière aux États-Unis avait provoqué la fermeture des marchés traditionnels et la dégringolade des prix sous le seuil des 4,00$ la livre. Il y a à peine 4 ans, le homard des îles était vendu à vil prix à des revendeurs pour éviter les pertes tandis que les pêcheurs des provinces maritimes étaient sommés de ne plus aller en mer en pleine saison, faute de marché.
Circonstanciel et cyclique
On l’a souvent répété, ce sont les mesures de conservation judicieuses adoptées par les pêcheurs, il y a une dizaine d’années, qui ont favorisé l’augmentation continue des prises de cette pêche compétitive. En ce qui a trait à la valeur des débarquements, toutefois, l’industrie du homard des Îles continue de dépendre totalement des aléas du marché d’exportation sur lequel ils n’ont aucun contrôle. Ainsi, la sortie de crise des homardiers résulte directement de la reprise des exportations, qui ont doublé depuis 5 ans, entraînant une hausse des prix du même ordre.
Le marché étant cyclique, il est à souhaiter que l’industrie du homard des Îles profite de ces années de prospérité pour parer d’éventuels et probables soubresauts. Et reprendre l’initiative en matière de mise en marché
Le homard gaspésien détrône celui des Îles
Pendant les années de crise, alors que le homard des Îles était vendu au rabais, le homard gaspésien a pris une place de choix sur le marché domestique du Québec. L’identification et la traçabilité du homard ont été rapidement implantés, les industriels ont conclu des ententes avec les distributeurs et des campagnes de promotion efficaces ont propulsé le homard de la Gaspésie comme un emblème de qualité dans l’imaginaire de plus en plus de Québécois.
Quoi qu’on en dise, il ne suffit plus de se dire entre nous que le homard des Îles est le meilleur, il faut y investir. Sinon, le homard gaspésien détrônera définitivement celui des Îles, avec les conséquences prévisibles pour son image de marque et sur la demande du marché domestique.
Nécessaire collaboration
Mais pour rattraper le temps et le terrain perdus, les membres de l’industrie devront un jour ou l’autre assainir leurs relations mutuelles. La division actuelle au sein des pêcheurs, somme toute nouvelle et vraisemblablement circonstancielle, ne favorise évidemment pas le climat de collaboration au sein de l’industrie. L’absence de solidarité entre les acheteurs n’est guère plus prometteuse.
Mais c’est avant tout la méfiance, l’acrimonie et l’absence regrettable d’une vision commune entre les pêcheurs et les acheteurs, qui plombe les chances de l’industrie de se prendre en main. Cette incapacité de se voir comme partenaires d’une même industrie, cette impossibilité de dégager un intérêt commun, au delà des divergences corporatives, à promouvoir et mettre en marché le homard des Îles dessert l’image de marque du produit.
Pendant que les médias locaux nous racontent année après année les batailles prévisibles, perpétuelles et stériles devant la Régie des marchés agricoles pour la fixation des prix au débarquement, le homard de la Gaspésie bénéficie d’une couverture de presse nationale avantageuse, les captures sont également en hausse, il se vend aussi bien sur le marché québécois que sur les marchés d’exportation, et à des prix semblables à celui des îles.
En attendant, on peut toujours s’imaginer que des facteurs externes continueront à jamais de favoriser l’industrie locale. Espérons-le.